BestiaireLoup-garou

Le loup-garou avant Hollywood : six façons de devenir loup

6 min de lecture

Le loup-garou avant Hollywood : six façons de devenir loup

La pleine lune, la balle d'argent, la morsure qui contamine : aucun de ces trois « classiques » ne vient du folklore. Ils viennent du cinéma. Avant Hollywood, l'Europe a passé deux mille cinq cents ans à documenter le loup-garou — et ce qu'elle décrit est bien plus étrange.

Demandez à n'importe qui comment on devient loup-garou : on vous répondra « en se faisant mordre ». Demandez comment on le tue : « une balle d'argent ». Ces deux règles, aujourd'hui universelles, apparaissent dans des scénarios américains des années 1930 et 1940. Elles ne figurent dans aucun des grands textes anciens.

Ce que racontent les sources — un historien grec du Ve siècle avant notre ère, un poète latin, une saga islandaise, des minutes de procès français, un dossier judiciaire livonien — c'est autre chose : il n'existe pas une façon de devenir loup, il en existe au moins six. Et chacune raconte une peur différente.

D'où vient le mot « loup-garou »

Le mot est un pléonasme. Garou descend du francique *werwolf — littéralement « homme-loup » (wer, l'homme, le même mot que dans le latin vir ; wolf, le loup). Dire « loup-garou », c'est donc dire « loup-homme-loup ». Le français a oublié le sens du vieux mot et a rajouté le loup devant, par sécurité.

Le grec, lui, dit lukánthrōpos — homme-loup — qui a donné la lycanthropie. Et ce mot grec nous ramène au premier récit.

Manière 1 — La colère d'un dieu

La transformation comme châtiment. La plus ancienne version écrite.

Dans les Métamorphoses d'Ovide (an 8 de notre ère), Lycaon, roi d'Arcadie, sert à Jupiter de la chair humaine pour tester sa divinité. Le dieu renverse la table et le condamne : les vêtements se changent en poils, les bras en pattes, et le roi devient loup — « il garde quelques traces de sa forme ancienne », écrit Ovide. La cruauté était déjà là ; le corps a simplement rejoint l'âme.

Lycaon changé en loup par Jupiter, gravure d'après Hendrick Goltzius, 1589
Lycaon changé en loup, d'après Hendrick Goltzius, 1589. — National Gallery of Art, domaine public.

Quatre siècles avant Ovide, Hérodote (Histoires, IV, 105) rapportait déjà que les Neures, peuple des confins scythes, passaient pour se changer en loups quelques jours par an. Il ajoute aussitôt : « pour moi, je ne le crois point, mais ils l'affirment avec serment ». Le premier témoignage écrit sur les hommes-loups est donc, déjà, un témoignage sceptique.

Manière 2 — La peau

La transformation comme objet. On ne devient pas loup : on enfile le loup.

Dans la Saga des Völsungar (Islande, XIIIe siècle), Sigmundr et son fils Sinfjötli trouvent dans une cabane deux peaux de loup suspendues. Ils les revêtent — et ne peuvent plus les retirer : dix jours de loup pour un jour d'homme. La transformation n'est ni une malédiction ni un don. C'est un vêtement piégé.

Cette logique de la peau irrigue tout l'espace germanique : la Wolfsgürtel, ceinture en peau de loup que les accusés des procès allemands avouent avoir nouée, en est la version portative. Retirez l'objet, et l'homme revient. Brûlez l'objet, et il est libre — ou mort.

Manière 3 — Le procès

La transformation comme crime. Le loup-garou entre au tribunal.

Entre le XVIe et le XVIIe siècle, la France juge des hommes pour lycanthropie, avec minutes, témoins et sentences :

  • 1521, Poligny — Pierre Burgot et Michel Verdung avouent avoir couru en loups après un onguent. Brûlés.
  • 1573, DoleGilles Garnier, « l'ermite de Saint-Bonnot », condamné pour avoir tué et dévoré plusieurs enfants sous forme de loup. Le parlement de Dole avait publié un arrêt autorisant sa chasse. Brûlé vif.
  • 1603, Bordeaux — l'affaire qui change tout. Jean Grenier, quatorze ans, se vante de courir en loup et d'avoir mangé des enfants. Le parlement de Bordeaux conclut que le garçon souffre d'une maladie de l'esprit et l'enferme… dans un couvent, à vie. Pour la première fois, une cour européenne répond au loup-garou par la médecine et non par le bûcher.

En 1692, à l'autre bout de l'Europe, un vieux Livonien nommé Thiess soutient devant ses juges l'inverse exact de l'accusation : oui, il est loup-garou — mais les loups-garous sont les « chiens de Dieu », qui descendent trois nuits par an combattre les sorciers pour ramener les récoltes volées. Le tribunal, désarçonné, le condamne à dix coups de fouet. Pas pour lycanthropie : pour superstition.

Manière 4 — Le loup fidèle

La transformation comme injustice. Le monstre est la victime.

Vers 1170, Marie de France écrit le lai de Bisclavret : un seigneur breton disparaît trois jours par semaine. Son secret — il est loup-garou — dépend de ses vêtements : sans eux, impossible de redevenir homme. Sa femme les lui vole et l'abandonne à l'état de bête. Le loup, recueilli par le roi, se montre plus loyal que la plupart des hommes de la cour — jusqu'au jour où l'épouse reparaît.

Huit siècles avant les héros torturés de la fiction moderne, la littérature française avait donc déjà son loup-garou sympathique — et désignait déjà le vrai monstre de l'histoire, qui ne porte pas de fourrure.

Manière 5 — La bête réelle

Quand la peur sort des livres : cent morts en trois ans.

Entre 1764 et 1767, une bête bien réelle tue une centaine de personnes — surtout des femmes et des enfants — dans le Gévaudan, l'actuelle Lozère. Gazettes, battues royales, portier-arquebusier du roi dépêché sur place : l'affaire de la Bête du Gévaudan est la mieux documentée de toutes les paniques « lupines » d'Europe, et elle nourrira pour deux siècles l'imaginaire du loup mangeur d'hommes.

François Antoine face à la Bête du Gévaudan, gravure du XVIIIe siècle
François Antoine, porte-arquebuse du roi, face à la Bête — gravure du XVIIIe siècle. Domaine public.

C'est autour de ce type de récits que se fixera, dans les rééditions du XIXe siècle, le motif du fusil chargé de balles bénites — l'ancêtre direct de la balle d'argent.

Manière 6 — Le scénario

La transformation comme contagion. La version que tout le monde connaît.

La morsure qui transmet, la pleine lune obligatoire, l'argent qui tue : cette grammaire-là se met en place dans deux films — Werewolf of London (1935) puis surtout The Wolf Man (1941), dont le poème inventé pour l'occasion (« même un homme au cœur pur… ») fut si efficace que des générations l'ont pris pour une vieille comptine paysanne.

Il n'y a là aucun scandale : les scénaristes ont fait exactement ce que faisaient Ovide, Marie de France et les juges de Bordeaux — reprendre la créature et lui faire porter la peur de leur époque. Ils n'ont pas inventé. Ils ont lu, puis transformé.

Ce que le loup-garou enseigne aux créateurs d'univers

Six mécanismes, six peurs : le châtiment divin, l'objet maudit, le crime jugé, l'injustice subie, la bête réelle, la contagion. Un même monstre peut porter chacune de ces histoires — à condition de choisir laquelle. C'est précisément ce que les six versions anciennes vous offrent : six points de départ que presque aucun lecteur moderne ne connaît.

✦  Dans le Grimoire  ✦

Découvrir des centaines de créatures →

Questions fréquentes

La pleine lune rend-elle les loups-garous ?

Pas dans le folklore ancien. Les sources grecques, nordiques et les procès français n'en font pas une condition. Le lien systématique entre pleine lune et transformation se généralise avec le cinéma des années 1935-1941.

La balle d'argent vient-elle d'une légende ?

Le motif des balles bénites apparaît dans les récits du XIXe siècle autour d'affaires comme celle du Gévaudan ; la balle d'argent comme règle universelle est une codification hollywoodienne.

Quel est le plus ancien loup-garou connu ?

Hérodote mentionne les Neures au Ve siècle avant notre ère — en précisant qu'il n'y croit pas. Le récit de transformation le plus ancien et complet est celui de Lycaon chez Ovide (an 8).

A-t-on vraiment jugé des loups-garous ?

Oui : Poligny en 1521, Dole en 1573 (Gilles Garnier), Bordeaux en 1603 (Jean Grenier). Ce dernier procès s'achève sur un enfermement au couvent, la cour ayant conclu à la maladie — un tournant dans l'histoire judiciaire européenne.