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Troll, ogre, géant : trois créatures qu’on confond depuis 200 ans

✦ 8 min de lecture

Trolls de John Bauer, 1915

Trois mots que les livres pour enfants emploient comme des synonymes depuis deux siècles, et qui désignent en réalité trois choses aussi différentes qu'un ours, un voisin et un peuple étranger. Le troll appartient au paysage. L'ogre tient maison. Le géant possède une généalogie et des filles qu'on épouse. La confusion n'est ni ancienne ni innocente : elle date du XIXe siècle, et on peut nommer ce qui l'a produite.

Trois mots, trois pays, trois fonctions

Troll est scandinave. En vieux norrois, tröll désigne largement ce qui relève de la puissance surnaturelle : une sorcière est une trollkona, un charme est un trolldómr. Le mot se rétrécit ensuite pour nommer l'occupant des montagnes et des bois.

Ogre est français. Il apparaît dans sa forme moderne chez Charles Perrault, en 1697, dans les Histoires ou contes du temps passé. L'hypothèse étymologique la mieux tenue le rattache à Orcus, la divinité romaine du monde des morts.

Géant vient du grec gigas, par les Gigantes révoltés contre les Olympiens. Le Nord a son propre terme, jötunn, dont la racine évoque la dévoration.

Trois langues, trois traditions, trois besoins narratifs distincts. Rien ne les rassemble sinon la taille, et la taille est le critère le moins intéressant des trois.

Skogtroll de Theodor Kittelsen, 1906 : une montagne boisée dont la silhouette forme un visage à l'œil unique et lumineux
Theodor Kittelsen, Troll des bois, 1906. Le peintre norvégien peint exactement ce que dit le folklore : la colline est la créature, et l'œil s'allume quand on la regarde trop longtemps.

Le troll est un morceau de paysage

C'est le trait qui le sépare de tout le reste. Le troll ne vit pas dans la montagne : il en fait partie. Les récits norvégiens le décrivent couvert de mousse, d'arbustes et de pierre, si bien qu'un voyageur peut camper contre son flanc en le prenant pour un talus. Kittelsen a peint cette idée mieux que personne, et les Norvégiens continuent d'appeler certains sommets d'après les trolls qui y auraient été surpris.

Car le troll a une faiblesse unique, et elle est minérale : la lumière du soleil le change en pierre. Le motif remonte loin — dans l'Alvíssmál de l'Edda poétique, Thor retient un prétendant surnaturel en le faisant parler jusqu'à l'aube, et le jour le pétrifie. Le folklore tardif applique la règle à toute la famille, ce qui explique les rochers dressés que la toponymie scandinave attribue à des trolls attardés.

Il craint aussi le fer, le tonnerre et surtout les cloches. Toute une série de légendes raconte le départ des trolls au fur et à mesure que les églises se construisaient, vallée après vallée. La créature enregistre donc, à sa manière, une histoire réelle : celle du recul du monde ancien devant les paroisses.

L'ogre tient maison

Passez à Perrault, et tout change. L'ogre possède une demeure, une épouse, sept filles qui portent des couronnes d'or, une table, des bottes rangées dans un coin. Il rentre chez lui le soir. Il dort. Sa femme cache les enfants perdus dans le placard et sert le dîner comme n'importe quelle maîtresse de maison.

Cette domesticité est l'essentiel. L'ogre appartient à la sphère humaine, il en respecte les formes, et c'est précisément ce qui le rend insupportable : il ressemble à un père de famille. Le Petit Poucet ne le tue pas, il l'utilise — il échange les bonnets des garçons contre les couronnes des filles, et l'ogre égorge ses propres enfants dans le noir. Gustave Doré a gravé cette scène en 1862, et elle reste l'une des images les plus dures de la littérature enfantine française.

Gravure de Gustave Doré pour Le Petit Poucet : l'ogre penché sur le lit où dorment ses enfants
Gustave Doré, Le Petit Poucet, l'Ogre et ses enfants, 1862. L'ogre entre dans la chambre, dans sa propre maison, avec son propre couteau : la scène tient debout parce qu'elle est domestique.

Retenez la règle qui gouverne toute la famille : l'ogre se bat par la ruse, jamais par la force. Un héros qui le vaincrait à l'épée sortirait du conte. On lui vole ses bottes, on l'endort, on retourne son appétit contre lui. L'ogre est un problème d'intelligence.

Le géant est un peuple, pas un monstre

Le jötunn nordique appartient à une nation entière, avec ses royaumes, ses rois, ses lignages et ses savoirs. Les dieux y prennent des épouses : Skaði épouse Njörðr, Gerðr épouse Freyr, et Loki lui-même descend des géants. Ils échangent des otages, ils concluent des marchés, ils tiennent des concours d'énigmes. Le corps d'Ymir, le premier d'entre eux, sert de matière première au monde : sa chair pour la terre, ses os pour les montagnes, son crâne pour le ciel.

Un peuple, donc, avec lequel on négocie et contre lequel on fait la guerre — jamais une bête qu'on chasse. La Grèce raconte la même chose avec ses Gigantes, révoltés contre l'Olympe, et la Bible avec ses Nephilim et son Goliath, qui est un champion et non un monstre.

La France conserve sa propre couche. Des centaines de lieux-dits portent le nom de Gargantua bien avant que Rabelais s'en empare en 1534 : des rochers qu'il aurait posés, des vallées creusées d'un coup de talon, des sources nées d'une gorgée. Le géant y sert d'explication au relief, exactement comme le troll en Norvège, mais sans jamais devenir menaçant.

El Coloso attribué à Goya : un géant nu dressé au-dessus d'un paysage que fuient des foules minuscules
Le Colosse, vers 1812, longtemps donné à Goya. Le géant domine le paysage sans le regarder : il appartient à un autre ordre de choses, ce qui est exactement sa fonction dans les mythes.

La confusion date du XIXe siècle

Trois mouvements simultanés ont écrasé les trois créatures l'une sur l'autre.

D'abord la traduction. Quand les recueils scandinaves passent en anglais et en français au milieu du siècle, les traducteurs disposent d'un vocabulaire pauvre : jätte, rese, troll et jötunn deviennent tous « géant » ou « ogre » selon l'humeur de la page. Un lecteur français de 1860 lit le mot « ogre » dans un conte norvégien où il n'y en avait jamais eu.

Ensuite l'édition illustrée pour enfants. Le même dessinateur illustre dans la même collection un conte de Perrault, un conte des Grimm et un conte norvégien. Il donne au troll la massue de l'ogre, à l'ogre la stature du géant, et au géant la bêtise du troll. Trois générations d'enfants apprennent la silhouette unique.

Enfin la fantasy du XXe siècle, qui hérite de ce mélange et le fige en catégories de jeu. Tolkien, lui, était philologue : ses trolls du Hobbit se pétrifient à l'aube, exactement comme dans les sources norroises. Ses successeurs ont gardé la créature et perdu la règle.

✦ Le Grimoire ✦

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Le test en trois questions

Quand une source ancienne reste ambiguë, trois questions suffisent presque toujours à trancher.

  • Où dort-il ? Sous la pierre et dans la forêt, c'est un troll. Dans un lit, sous un toit, avec une épouse, c'est un ogre. Dans un royaume qui porte un nom, c'est un géant.
  • Comment le vainc-on ? Par le jour et le fer pour le troll. Par la ruse pour l'ogre. Par la guerre, l'alliance ou le mariage pour le géant.
  • A-t-il une famille nommée ? Les géants ont des généalogies entières. Les ogres ont une femme et des enfants sans nom. Les trolls vont par bandes anonymes.

La deuxième question est la plus utile à un auteur, parce qu'elle décide du genre de scène que la créature produira. Une créature qu'on trompe engendre une scène de dialogue ; une créature qu'on pétrifie engendre une course contre le lever du jour ; une créature avec qui l'on traite engendre une ambassade.

Trois créatures valent mieux qu'une

La tentation, quand on écrit, consiste à choisir la silhouette la plus lisible et à l'appliquer partout. Le folklore réel dispose de trois outils là où la fantasy contemporaine n'en utilise qu'un, et les trois répondent à des besoins de récit opposés.

Un royaume voisin peuplé de géants avec lesquels on signe des traités, des collines dont on évite le versant nord au crépuscule, et quelque part une maison bien tenue au fond d'un bois où l'on sert le dîner : voilà trois sources de tension qui ne se ressemblent pas, tirées de trois traditions distinctes.

✦ Le Grimoire ✦

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Questions fréquentes

Quelle est la différence entre un troll et un ogre ?

Le troll est scandinave, lié au relief, il vit dehors et le soleil le change en pierre. L'ogre est français, il possède une maison, une famille et des habitudes, il mange les enfants et il se laisse toujours battre par la ruse plutôt que par la force.

Les trolls se transforment-ils vraiment en pierre ?

C'est le trait le plus stable de la tradition scandinave, présent dès l'Alvíssmál de l'Edda poétique et repris dans les contes tardifs. Il sert d'explication aux rochers dressés, et la toponymie norvégienne conserve de nombreux sommets nommés d'après des trolls surpris par l'aube.

D'où vient le mot « ogre » ?

Charles Perrault l'installe en 1697 dans ses contes. L'hypothèse étymologique la plus solide le rattache à Orcus, divinité romaine des enfers, dont le nom a également donné l'italien orco.

Les géants sont-ils des créatures maléfiques ?

Rarement, dans les sources anciennes. Les jötnar nordiques forment un peuple rival avec lequel les dieux commercent, concluent des alliances et échangent des épouses. Leur hostilité relève de la politique bien plus que de la nature, ce qui les rend nettement plus utiles à un récit qu'un simple adversaire.