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Sept créatures d’une saga culte qui existaient déjà avant elle

✦ 7 min de lecture

Fenrir enchaîné, manuscrit islandais

Une saga contemporaine a remis les morts d'hiver, les loups géants et les changeurs de peau au centre de la culture populaire. Chacune de ces créatures existait déjà, nommée, décrite et documentée, entre sept cents et mille trois cents ans plus tôt. Voici sept d'entre elles, avec les textes et les objets qui les attestent, et ce que ces versions anciennes contiennent que les reprises modernes ont laissé de côté.

1. Le mort qui remarche

Le vieux norrois l'appelle aptrganga, « celui qui remarche », ou draugr. Il n'a rien d'un fantôme : c'est un corps, gonflé, d'un bleu-noir que les textes nomment hel-blár, doté d'une force que plusieurs hommes ne contiennent pas. Il sort de son tertre, il monte sur les toits, il tue le bétail, il revient dans la ferme qu'il habitait.

Les sources sont datées. La Saga d'Eyrbyggja et la Saga de Laxdæla ont été mises par écrit vers 1245 et 1250 ; la Saga de Grettir nous parvient dans des manuscrits du XIVe siècle et rapporte des événements situés autour de 1030. Nous sommes donc sept siècles avant la fantasy anglo-saxonne, et la tradition orale derrière ces textes est plus ancienne encore.

Le détail que les reprises modernes abandonnent : le draugr parle. Dans la saga de Grettir, le berger Glámr, vaincu et mourant pour la seconde fois, maudit son vainqueur — et cette malédiction détruit l'homme le plus fort d'Islande bien plus sûrement que le combat. Une horde muette ne produira jamais cela.

Le Combat de Thor contre les géants de Mårten Eskil Winge, 1872
Mårten Eskil Winge, Le Combat de Thor contre les géants, 1872. Le XIXe siècle nordique redécouvre ses propres mythes un siècle avant que la fantasy anglophone s'en empare.

2. Le loup géant

Fenrir est un loup que les dieux élèvent, qui grandit au point de leur faire peur, et qu'ils entravent par la ruse avec un lien tissé de six choses impossibles. Le dieu Týr y laisse sa main droite. Au terme du monde, Fenrir rompt son lien et dévore Odin. Les manuscrits islandais du XVIIe et XVIIIe siècle l'illustrent encore, mais le récit figure dans l'Edda de Snorri Sturluson, composée vers 1220.

Le vocabulaire mérite un arrêt. Le vieux norrois vargr signifie à la fois « loup » et « hors-la-loi ». Un homme banni était un vargr, littéralement quelqu'un qu'on pouvait abattre comme une bête. La loi et le bestiaire partagent le même mot, ce qui dit exactement ce que la société pensait de ses proscrits.

Voilà pourquoi le loup géant vaut mieux qu'un animal surdimensionné : il transporte avec lui une question juridique. Qui décide qu'un être cesse d'appartenir à la communauté ?

3. Le dragon couché sur son or

Fáfnir, dans la Völsunga saga, est un nain que l'or maudit transforme en ormr, un ver. Il rampe entre son trésor et son point d'eau, et Sigurd le tue en creusant une fosse sur sa piste. Le dragon de Beowulf, en vieil anglais, fonctionne autrement : il vole, il crache le feu, et il se réveille parce qu'un fugitif a volé une coupe dans son tertre.

La pierre gravée de Ramsund, en Suède, illustre l'épisode de Fáfnir vers l'an 1030. Le dragon posé sur un trésor est donc attesté en image, sur un rocher suédois, un millénaire avant les adaptations contemporaines.

Le trait perdu en route : dans les deux textes, l'or est maudit. Il transforme celui qui le garde, il tue celui qui le prend, et le dragon est moins un adversaire qu'un avertissement sur la possession. Ces familles se distinguent nettement les unes des autres.

4. Le changeur de peau

Le vieux norrois dispose d'un mot précis : hamrammr, « fort en apparence », celui qui change de forme. On lui associe les úlfheðnar, hommes à peau de loup, et les berserkir, hommes à peau d'ours, guerriers qui combattaient dans un état second et que les lois norvégiennes ont fini par interdire.

La preuve la plus ancienne n'est pas un texte mais un objet : les matrices de bronze de Torslunda, sur l'île d'Öland en Suède, datées du VIIe siècle. L'une d'elles montre un guerrier revêtu d'une tête et d'une peau de loup, marchant à côté d'un homme casqué. Nous parlons ici du VIIe siècle : treize cents ans avant les romans modernes.

Matrice de bronze de Torslunda, VIIe siècle : un guerrier vêtu d'une peau et d'une tête de loup marche près d'un homme casqué
Matrice de bronze de Torslunda, Öland, VIIe siècle. Le guerrier à peau de loup est un motif archéologique, pas une invention littéraire.

Les sagas ajoutent une nuance que la fiction moderne simplifie : le changement se paie. L'homme revient de sa transformation épuisé, parfois pendant plusieurs jours, et sa famille redoute ces retours autant que les combats eux-mêmes.

5. Le géant qui tient un royaume

Les jötnar nordiques forment une nation avec ses rois, ses lignages et ses savoirs. Les dieux y prennent femme : Skaði épouse Njörðr, Gerðr épouse Freyr, Loki lui-même en descend. Ils échangent des otages, ils concluent des marchés et ils tiennent des concours d'énigmes. Le corps du premier d'entre eux, Ymir, fournit la matière du monde.

Les géants du Nord ne sont donc pas des monstres mais des voisins puissants. La différence est décisive pour un récit : on ne chasse pas un voisin, on traite avec lui, on le trahit, on l'épouse, on lui déclare la guerre. Toute une diplomatie devient possible.

Illustration d'Arthur Rackham : deux géants emportent une déesse en paiement de leur travail
Arthur Rackham, 1910. Les géants viennent réclamer leur salaire après avoir bâti la muraille des dieux : un différend contractuel, pas un assaut de monstres.

✦ Le Grimoire ✦

Draugr, Fenrir, Fáfnir, hamrammr, jötnar, huldufólk : les sept créatures de cet article occupent chacune une double-page complète, aux côtés de deux cent quatre-vingt-treize autres.

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6. Le peuple caché des bois

L'Islande les nomme huldufólk, le peuple caché ; la Norvège parle de huldrefolk. Ils occupent un pays qui recouvre exactement le nôtre, avec ses fermes, ses troupeaux et ses églises, et ils apparaissent quand ils le décident. Une légende d'origine circule dans toute la Scandinavie : Ève, surprise par Dieu, cacha les enfants qu'elle n'avait pas fini de laver, et Dieu déclara que ce qui lui était caché serait caché aux hommes.

Cette version fait des habitants des bois des parents, pas des ennemis. Ils gardent des règles, ils exigent du respect, ils rendent des services, et ils punissent l'insulte. Un voyageur ne les combat pas : il apprend le protocole ou il disparaît. La huldra appartient à cette famille.

7. L'arbre qu'on ne coupe pas

Le dernier motif est le mieux documenté de tous, et le plus ancien. Vers 1075, le chroniqueur allemand Adam de Brême décrit le grand temple d'Uppsala en Suède et le bois sacré qui l'entoure : chaque arbre y est tenu pour divin, et les offrandes y sont suspendues aux branches. Le monde nordique s'organise par ailleurs autour d'Yggdrasil, le frêne dont les racines traversent les mondes et dont un aigle, un écureuil et un serpent occupent les étages.

Le bois sacré n'appartient d'ailleurs pas qu'au Nord. Les Celtes avaient leurs nemeta, clairières consacrées où le droit ordinaire cessait de s'appliquer. L'arbre qui voit, qui garde la mémoire et qu'on ne coupe sous aucun prétexte est probablement le plus vieux personnage du folklore européen.

Ce que ces versions anciennes gardent en réserve

Un point mérite d'être dit clairement, puisque la question revient souvent : ces créatures appartiennent au domaine public. Le folklore ne se possède pas. Ce qu'un auteur protège, c'est sa version — son nom propre, son apparence particulière, les règles qu'il invente. La matière d'origine, elle, reste ouverte à quiconque va la chercher.

C'est exactement ce que les auteurs à succès ont fait. Ils ont lu les sources, ils y ont pris des créatures nommées et attestées, et ils les ont ajustées à leur récit. Rien n'empêche de faire le même chemin, à ceci près qu'il demande des mois de lecture.

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Questions fréquentes

Les créatures de la fantasy moderne sont-elles inventées ?

La plupart des grandes figures viennent du folklore et sont documentées bien avant. Le mort qui remarche, le loup géant, le dragon couché sur son or, le changeur de peau et le géant apparaissent dans des textes scandinaves des XIIIe et XIVe siècles, et parfois dans des objets archéologiques du VIIe.

Peut-on utiliser ces créatures dans un roman qu'on publie ?

Oui. Les créatures folkloriques relèvent du domaine public, et les auteurs contemporains y puisent constamment. Ce qui demeure protégé, c'est la version singulière donnée par un auteur : son nom inventé, ses règles propres, son apparence spécifique.

Où lire les sources d'origine ?

L'Edda de Snorri Sturluson, l'Edda poétique, la Saga des Völsungar, la Saga de Grettir et la Saga d'Eyrbyggja existent en traduction française. La lecture est exigeante et les noms nombreux, ce qui explique que peu d'auteurs remontent jusque-là.

Quelles créatures restent inexploitées aujourd'hui ?

La quasi-totalité du corpus mondial. Le folklore slave, philippin, ouest-africain, japonais et amérindien compte des centaines de figures qu'aucune grande saga n'a encore reprises, et dont plusieurs possèdent des mécaniques narratives plus riches que celles déjà exploitées.