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Les vampires avant Dracula : huit versions du monde

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Vampire d’Edvard Munch, 1895

Le comte au manoir, la cape, la morsure au cou et les deux petits trous : cette silhouette a moins de cent cinquante ans. Elle a été assemblée à Londres, par un administrateur de théâtre irlandais, à partir de notes prises dans une bibliothèque de bord de mer. Ce qui existait avant elle ressemblait à tout autre chose — un cadavre gonflé qu'on va déterrer, une vieille femme qui quitte sa peau, un corps raide qui avance par bonds. Voici huit versions du monde, et ce que Bram Stoker en a vraiment retenu.

Le mot arrive tard, la créature est très vieille

Le terme vampire entre dans les langues d'Europe occidentale dans les années 1730, à la faveur d'un événement administratif : l'armée des Habsbourg occupe des territoires serbes, et ses officiers y rédigent des rapports sur des affaires de morts qui reviennent. Le plus célèbre, le Visum et Repertum du chirurgien militaire Johann Flückinger, daté de janvier 1732, décrit l'exhumation de plusieurs corps dans le village de Medveđa. Un rapport antérieur, de 1725, concerne un certain Petar Blagojević.

Ces documents circulent dans toute l'Europe savante. Le bénédictin Dom Augustin Calmet leur consacre en 1746 un traité entier sur les revenants de Hongrie, de Bohême, de Moravie et de Silésie. Voltaire s'en moque. La créature entre ainsi dans la culture lettrée par la porte du rapport officiel, ce qui explique une bonne part de sa puissance : elle arrive avec des noms, des dates et des signatures.

Le mot slave, lui, est bien antérieur. Un manuscrit russe de 1047 mentionne déjà un prêtre surnommé Upir Likhyi. La créature attendait depuis des siècles qu'on lui donne un passeport.

Lithographie de 1864 intitulée Le Vampire : des hommes ouvrent une tombe dans un cimetière au crépuscule
R. de Moraine, Le Vampire, 1864. Avant le manoir et la cape, l'image du vampire est celle-ci : une tombe qu'on rouvre, de nuit, en présence du village.

Pologne : la strzyga, née avec deux cœurs

La strzyga polonaise est identifiée dès la naissance. L'enfant vient au monde avec deux rangées de dents, deux cœurs, deux âmes. Il vit une vie ordinaire, il meurt une première fois — et la seconde âme se lève.

Les précautions étaient prises avant l'enterrement, ce qui distingue la strzyga de presque toutes les autres figures : on anticipait. Les fouilles de plusieurs cimetières polonais ont mis au jour des sépultures dites de prévention, corps couchés sur le ventre, faucille posée en travers de la gorge, pierre calée dans la bouche. Le geste est archéologiquement daté, et il en dit long sur le sérieux de la croyance.

Grèce : le vrykolakas qu'on va déterrer

Le vrykolakas grec repose sur une idée simple : un corps qui refuse de se décomposer signale une âme retenue. L'excommunication passait pour en être la cause principale, ce qui donnait au clergé un pouvoir considérable.

Le témoignage le plus précieux vient d'un botaniste français. En 1700, Joseph Pitton de Tournefort, envoyé du roi en mission dans le Levant, se trouve à Mykonos pendant une affaire de ce genre. Il raconte l'exhumation, la foule, le cœur arraché et brûlé sur la grève, l'odeur, la panique qui s'installe et les habitants qui commencent à voir le mort partout. Son récit, publié en 1717, décrit moins un monstre qu'une communauté qui se désagrège, et il reste l'une des sources les plus lucides sur le phénomène.

Allemagne : le Nachzehrer qui mâche son linceul

Le Nachzehrer, « celui qui dévore après », appartient au nord de l'Allemagne et à la Silésie. Il ne sort pas de sa tombe. Il reste couché et il mâche — son linceul d'abord, sa propre chair ensuite — et à chaque bouchée un parent vivant s'affaiblit, à distance, sans qu'on puisse le protéger.

Les traités du XVIIe siècle rapportent qu'on entendait un bruit de succion en approchant l'oreille du sol. Les mesures suivaient la logique du mal : on plaçait une pierre ou une pièce dans la bouche du défunt, on liait sa mâchoire, on tranchait la tête. Le Nachzehrer prospérait pendant les épidémies, quand les enterrements se succédaient et que les familles entières s'éteignaient dans l'ordre — c'est-à-dire quand la contagion offrait toutes les apparences d'une dévoration à distance.

Chine : le jiangshi et le commerce des corps

Le jiangshi (僵尸, « cadavre raide ») avance par bonds, bras tendus devant lui, parce que la rigidité cadavérique lui interdit de plier les membres. Un prêtre taoïste le contrôle en lui appliquant sur le front une bande de papier jaune couverte de caractères.

L'origine probable de cette image est saisissante. Dans les provinces du Hunan et du Guizhou existait un métier consistant à rapatrier les morts vers leur village natal, parfois sur des centaines de kilomètres. Les convoyeurs se déplaçaient de nuit, faisaient avancer les corps attachés à des perches de bambou qui les faisaient tressauter, et sonnaient une clochette pour que les vivants s'écartent. Un villageois réveillé par la clochette voyait passer, dans le noir, une file de corps raides progressant par saccades.

Couverture du fascicule Varney the Vampire or the Feast of Blood, 1845
Varney the Vampyre, 1845. Le feuilleton populaire anglais court sur deux cent vingt chapitres et installe, un demi-siècle avant Stoker, les canines et les deux marques au cou.

✦ Le Grimoire ✦

Strzyga, upiór, vrykolakas, Nachzehrer, jiangshi, manananggal, soucouyant, adze : les huit créatures de cet article occupent chacune leur double-page, avec leur territoire et les usages qui les concernent.

300 créatures. 50 plantes. 50 pierres. 10 traditions.

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Philippines, Caraïbes, Togo : trois créatures qui se démontent

Hors d'Europe, une famille entière fonctionne sur un principe différent : la créature se sépare d'une partie d'elle-même pour aller chasser, et doit impérativement la retrouver avant le jour.

La manananggal philippine se coupe en deux à la taille. Le buste s'envole avec des ailes membraneuses ; les jambes restent debout quelque part, à l'abri. La parade est d'une logique implacable : trouver la moitié inférieure et y répandre du sel, de la cendre ou de l'ail, de sorte que les deux parties ne puissent plus se rejoindre. À l'aube, la créature meurt.

La soucouyant des Antilles procède de même avec sa peau. Vieille femme le jour, elle quitte son enveloppe la nuit, la range dans un mortier, et file dans le ciel sous la forme d'une boule de feu. On sale la peau abandonnée, ou l'on répand devant sa porte du riz qu'elle se sent obligée de compter grain par grain jusqu'au lever du soleil.

L'adze, chez les Ewe du Togo et du Ghana, prend la forme d'une luciole. Sous cette apparence, il entre partout et boit le sang des enfants pendant leur sommeil. Capturé, il reprend forme humaine — et l'accusation qui suit visait, très concrètement, une personne du village.

Ce que Bram Stoker a réellement assemblé

Trois textes anglais précèdent Dracula et lui fournissent l'essentiel de sa forme. The Vampyre de John Polidori, en 1819, invente le vampire aristocrate et mondain, séduisant dans les salons. Varney the Vampyre, feuilleton populaire paru entre 1845 et 1847, installe les canines et les deux marques au cou. Carmilla de Sheridan Le Fanu, en 1872, ajoute le vampire qui s'attache à une seule victime et l'observe longuement.

The Vampire de Philip Burne-Jones, 1897 : une femme penchée au-dessus d'un homme étendu
Philip Burne-Jones, The Vampire, 1897 — la même année que Dracula. Le motif circulait dans toute la culture victorienne avant que le roman le fixe.

Stoker, lui, apporte deux choses. Le mot nosferatu, pris à un essai d'Emily Gerard intitulé « Transylvanian Superstitions », paru en 1885. Et le nom du personnage, trouvé à la bibliothèque de Whitby en 1890 dans un ouvrage de William Wilkinson sur la Valachie et la Moldavie, où une note de bas de page indique que Dracula signifiait « diable ». Ses carnets de travail ont été conservés : le comte devait d'abord s'appeler Wampyr, et rien n'indique que Stoker ait connu en détail les faits attribués au prince valaque du XVe siècle.

Autrement dit, la figure qui domine aujourd'hui l'imaginaire mondial est un assemblage tardif, réalisé en quelques années à partir de sources anglaises récentes et d'une poignée de notes. Les huit créatures ci-dessus, elles, ont été portées pendant des siècles par des populations entières, et elles conservent des mécaniques que le comte n'a jamais eues : le riz qu'on compte, la peau qu'on sale, la faucille posée sur la gorge avant même la première mort.

✦ Le Grimoire ✦

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Questions fréquentes

Quel est le plus ancien vampire connu ?

Les figures de buveuses de sang de la Grèce antique, comme Lamia et Empousa, constituent la couche la plus ancienne du monde méditerranéen. Du côté slave, un manuscrit russe de 1047 mentionne déjà le terme upir, ce qui place le mot huit siècles avant son arrivée en français.

D'où vient l'affaire des vampires de 1730 ?

De rapports militaires austro-hongrois rédigés dans des villages serbes, notamment le Visum et Repertum de janvier 1732 concernant Medveđa. Ces documents officiels, diffusés dans toute l'Europe savante, ont fait entrer le mot dans les langues occidentales.

Dracula est-il inspiré de Vlad l'Empaleur ?

Stoker a pris le nom dans un ouvrage géographique consulté à Whitby, où une note indiquait que Dracula voulait dire « diable ». Ses carnets montrent qu'il avait d'abord choisi le nom de Wampyr, et rien ne prouve qu'il connaissait en détail les actes attribués au prince valaque.

Quelles créatures de sang existent hors d'Europe ?

Un très grand nombre, et souvent plus élaborées : la manananggal philippine qui se coupe à la taille, la soucouyant antillaise qui quitte sa peau, l'adze ewe qui se déplace en luciole, le jiangshi chinois qui avance par bonds. Elles occupent une part importante des tomes, aux côtés des traditions slaves et grecques.