BestiaireKraken

Le Kraken : ce que les marins ont vraiment décrit

✦ 8 min de lecture

Le poulpe colossal attaquant un navire, gravure du XIXe siècle

Longtemps avant qu'un calmar géant vienne broyer un navire à l'écran, le kraken était autre chose : une île. Une île sur laquelle on pouvait débarquer, allumer un feu, et qui s'enfonçait ensuite avec les hommes dessus. C'est la version que les marins scandinaves se transmettaient, et elle est infiniment plus troublante que celle du cinéma. Voici ce que les textes rapportent réellement, du Miroir royal norvégien de 1250 jusqu'au pont de l'Alecton en 1861, où un équipage français a passé trois heures à essayer de hisser une preuve à bord.

Le mot vient du norvégien et il désigne quelque chose de très ordinaire

Kraken est la forme définie de krake, un mot norvégien qui sert à nommer un arbre rabougri, tordu, aux branches partant dans tous les sens. Le même mot désigne aussi, par extension, une bête chétive ou une chose difforme. Rien d'héroïque : les pêcheurs ont simplement baptisé la créature d'après sa silhouette, un enchevêtrement de membres emmêlés qui affleure.

Cette étymologie dit déjà l'essentiel. Le kraken naît d'une observation de surface, faite depuis un pont, dans une lumière basse, à travers de la brume. Personne ne prétend l'avoir vu en entier. On voit des choses qui dépassent, on voit l'eau se comporter d'une manière anormale, et on nomme ce qu'on devine.

Le Poulpe colossal, planche gravée de Pierre Denys de Montfort, 1801 : un céphalopode enlace un trois-mâts
Pierre Denys de Montfort, Le Poulpe colossal, planche de l'Histoire naturelle générale et particulière des mollusques, 1801. Le naturaliste s'appuyait sur le récit de marins de Saint-Malo et sur un ex-voto qu'il disait avoir vu dans une chapelle bretonne.

1250 : le premier monstre s'appelle hafgufa

Le plus ancien témoignage écrit sérieux se trouve dans le Konungs skuggsjá, « le Miroir royal », un traité norvégien rédigé vers 1250 sous la forme d'un dialogue entre un père et son fils. Le père y décrit les merveilles des mers d'Islande et du Groenland. Parmi elles, la hafgufa, littéralement « la vapeur de mer ».

Le texte est précis d'une façon inattendue. La hafgufa est si vaste qu'on la prend pour deux rochers émergeant de l'eau, à bonne distance l'un de l'autre : ce sont ses mâchoires. Elle se nourrit en ouvrant la gueule et en régurgitant une matière qui attire les poissons ; quand la gueule est pleine, elle se referme. L'auteur ajoute une note remarquable : il n'en existe que deux au monde, sans quoi elles dévoreraient toute vie marine. Le folklore prend soin de sa propre vraisemblance.

À côté d'elle apparaît le lyngbakr, le « dos de bruyère » : une baleine dont l'échine, couverte de végétation, ressemble à une île. La Saga d'Örvar-Odd raconte des marins qui y débarquent et qui coulent avec elle. Ces deux créatures forment la matrice de tout ce qui suivra.

L'évêque qui a donné une taille au kraken

Le kraken tel que nous le connaissons est en grande partie l'œuvre d'un homme d'Église. Erik Pontoppidan, évêque de Bergen, publie en 1752 le premier tome de son Essai d'histoire naturelle de la Norvège. Il y consacre au kraken un développement qui a fixé l'image pour deux siècles.

Pontoppidan lui donne une circonférence d'une lieue et demie norvégienne, soit environ deux kilomètres et demi. Il le décrit remontant lentement, formant d'abord une masse plate hérissée de pointes, puis redescendant en créant un tourbillon capable d'avaler un bateau. Il rapporte surtout un détail que les pêcheurs lui auraient donné et qui explique la persistance de la légende : quand la pêche est miraculeusement abondante à un endroit, c'est que le kraken se tient dessous, et les poissons se rassemblent autour de lui. Les hommes disent alors qu'ils pêchent sur le kraken.

L'évêque écrit en homme sérieux de son siècle. Il recueille des dépositions, il les compare, il tranche. Sa méthode ressemble à celle d'un enquêteur, ce qui a donné à son kraken une autorité qu'aucun conte n'aurait obtenue.

Page d'un ouvrage du XIXe siècle reproduisant deux gravures sur bois de monstres marins d'Olaus Magnus
Deux monstres marins d'après Olaus Magnus, reproduits dans Sea Fables Explained (1883). La Carta marina de 1539 peuplait déjà les mers du Nord de bêtes qui renversaient les navires.

L'île qui bouge : le piège le plus tenace du folklore marin

Le motif de la fausse île traverse les siècles et les langues. On le trouve dans la Navigation de saint Brendan, texte irlandais du IXe siècle, où les moines célèbrent Pâques sur le dos de la baleine Jasconius. On le trouve dans les récits arabes du zaratan. On le trouve chez les marins bretons sous d'autres noms.

Ce motif fonctionne parce qu'il vise exactement le point faible du marin : le sol. Après des semaines de mer, la terre ferme est ce qui sauve. Le folklore transforme le salut en piège. Débarquer devient l'erreur fatale, et la seule protection consiste à se méfier de ce qu'on désire le plus.

Les naturalistes du XVIIIe siècle ont pris ce récit au sérieux au point de lui chercher une place dans leurs classifications. Carl von Linné lui-même fait figurer dans la première édition de son Systema Naturae, en 1735, un Microcosmus marinus qui ressemble fort au kraken. Il le retire des éditions suivantes.

1861 : l'Alecton ramène un morceau

Le 30 novembre 1861, au large de Ténérife, l'aviso français l'Alecton, commandé par le lieutenant de vaisseau Frédéric-Marie Bouyer, croise une masse rougeâtre à la surface. L'équipage l'identifie comme un céphalopode gigantesque. Bouyer estime le corps à cinq ou six mètres, sans les bras.

La chasse dure des heures. Les harpons traversent une chair molle qui se referme derrière eux. Les balles se perdent. Les hommes finissent par passer une élingue autour de l'animal et par tirer, et le corps cède : la partie arrière reste dans le nœud, une vingtaine de kilos, et le reste coule. Bouyer rapporte cette portion en France et adresse un rapport à l'Académie des sciences.

Ce fragment change tout. Pendant des siècles, le kraken relevait du témoignage. Il devient une pièce à conviction. Jules Verne lira ce rapport et en tirera, neuf ans plus tard, l'attaque du Nautilus dans Vingt mille lieues sous les mers.

Gravure du XIXe siècle représentant l'équipage de l'Alecton tentant de capturer un calmar géant en 1861
L'équipage de l'Alecton face au calmar géant, novembre 1861. La gravure circule dans toute l'Europe et donne au kraken sa silhouette moderne : un céphalopode, plus une île.

✦ Le Grimoire ✦

Chaque créature du folklore marin occupe une double-page complète du Grimoire des Créatures Légendaires : l’illustration à gauche, l’étymologie, le territoire, les signes de sa présence et ce que les hommes faisaient pour s’en prémunir à droite.

300 créatures. 50 plantes. 50 pierres. 10 traditions.

Découvrir des centaines de créatures →

Architeuthis : la zoologie rattrape le folklore

Le Danois Japetus Steenstrup avait pris les devants. Travaillant sur des becs cornés retrouvés dans des estomacs de cachalots et sur des échouages danois, il propose dès le milieu du XIXe siècle le nom d'Architeuthis dux, « le prince des calmars ». Les années 1870 lui donnent raison : plusieurs individus s'échouent à Terre-Neuve, et le révérend Moses Harvey en fait photographier un, drapé sur sa baignoire, dans une image devenue célèbre.

Le calmar géant atteint une douzaine de mètres tentacules comprises. Son cousin des mers antarctiques, Mesonychoteuthis hamiltoni, pèse davantage et porte des crochets rotatifs sur les bras. Il a été décrit en 1925 à partir de deux bras retrouvés, là encore, dans l'estomac d'un cachalot. Il a fallu attendre les années 2000 et les travaux du Japonais Tsunemi Kubodera pour qu'un Architeuthis vivant soit photographié, puis filmé dans son milieu.

La leçon vaut pour tout le folklore marin : l'animal existait, les proportions étaient fausses, et l'intuition était juste. Il y avait bien, dans le noir, quelque chose d'assez grand pour laisser des ventouses sur la peau des cachalots.

Ce que la fiction a ajouté par-dessus

Trois couches successives ont recouvert le kraken de Pontoppidan. Alfred Tennyson lui consacre en 1830 un sonnet irrégulier où la bête dort dans un sommeil millénaire au fond de la mer et remonte une seule fois, pour mourir. Verne en fait, en 1870, un adversaire mécanique du Nautilus. Le cinéma des années 1980 puis 2000 l'installe définitivement comme un céphalopode qui étreint des coques.

Chacune de ces couches a effacé un peu du texte d'origine. Le kraken de 1250 attirait les poissons par une odeur douce. Le kraken de 1752 nourrissait des villages entiers. Ces deux versions sont plus riches, plus étranges et bien plus utilisables pour un auteur que la pieuvre furieuse de l'affiche.

Voilà pourquoi il vaut la peine de remonter aux versions anciennes plutôt que de recopier la dernière. Une créature dont l'immensité fait vivre les hommes qui la craignent porte une tension dramatique qu'un simple monstre marin n'aura jamais.

✦ Le Grimoire ✦

Le kraken n’est qu’une entrée parmi trois cents. Les mers du Nord seules en fournissent des dizaines : draugr des noyés, havfrue, nøkk des cascades, marmennill. La collection complète les réunit toutes.

Les 5 grimoires, le Codex et les 2 bonus, réunis.

Découvrir des centaines de créatures →

Questions fréquentes

Le kraken est-il un calmar géant ?

Dans son sens moderne, oui. Dans son sens d'origine, non. Le kraken des textes norvégiens du XIIIe siècle et de Pontoppidan est une masse de la taille d'une île, comparée tantôt à un crabe, tantôt à une étoile de mer, tantôt à une baleine. L'assimilation au calmar géant date des années 1860, après l'affaire de l'Alecton.

Quelle taille les textes anciens lui donnent-ils ?

Pontoppidan avance une lieue et demie norvégienne de circonférence, environ deux kilomètres et demi. Le Konungs skuggsjá reste plus vague et se contente de dire que ses mâchoires passent pour deux îlots séparés. Les mesures modernes du calmar géant tournent autour de treize mètres, tentacules comprises.

Kraken et serpent de mer, est-ce la même créature ?

Ce sont deux traditions distinctes que Pontoppidan traite d'ailleurs dans deux chapitres séparés. Le serpent de mer, ou søormen, est allongé, ondule en surface et dresse une tête de cheval. Le kraken est massif, horizontal, et son danger tient au tourbillon de sa plongée plutôt qu'à une attaque.

Où retrouver le kraken et les autres créatures marines du folklore nordique ?

Le domaine maritime scandinave à lui seul compte des dizaines d'entités : draugr des noyés, havfrue, nøkken des cascades, marmennill.