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Les morts qui marchent dans le froid : le folklore des revenants de glace

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La Mer de glace de Caspar David Friedrich, 1824

Dans les sagas islandaises, les morts qui reviennent ne traversent pas les murs. Ils poussent la porte. Ils pèsent si lourd que le plancher cède, ils tuent le bétail à mains nues, ils s'assoient au feu avec les vivants, et il faut plusieurs hommes pour les traîner dehors. Cette version du revenant, brutale et parfaitement matérielle, est née dans un pays où le sol gèle six mois par an — et elle a nourri, mille ans plus tard, l'imaginaire des morts qui marchent dans la neige.

« Celui qui remarche » : le mot dit déjà l'essentiel

Le vieux norrois emploie deux termes. Draugr, dont l'étymologie renvoie à une idée de tromperie ou de fantôme corporel, et surtout aptrganga : littéralement « celui qui remarche », « le revenant » au sens le plus concret. On y ajoute haugbúi, « l'habitant du tertre », pour celui qui reste dans son tumulus et défend son trésor.

Ces mots décrivent une action, jamais une substance. Aucune vapeur, aucune âme errante, aucune transparence. La langue enregistre simplement le fait qu'un mort a repris sa marche, ce qui suppose des jambes, un poids et une direction. Tout le folklore nordique du revenant tient dans cette différence avec le fantôme des traditions latines.

La Mer de glace de Caspar David Friedrich, 1824 : un navire broyé sous des plaques de banquise dressées
Caspar David Friedrich, La Mer de glace, 1824. Le romantisme allemand redécouvre le Nord au moment même où les sagas islandaises sont traduites en Europe.

Le draugr est un corps, jamais une vapeur

Les sagas s'accordent sur son apparence. Le draugr est enflé, et sa peau prend l'une des deux couleurs de la mort : hel-blár, bleu-noir comme le royaume de Hel, ou ná-fölr, pâle comme un cadavre. Il devient plus grand qu'il n'était de son vivant. Il devient surtout plus lourd, d'un poids que les textes décrivent comme impossible à soulever.

Sa force excède celle de plusieurs hommes. Il monte sur les toits et les martèle du talon jusqu'à faire tomber les poutres. Il crève les yeux du bétail, il brise les reins des chevaux, il rend fous les bergers qui passent la nuit dehors. Certains textes lui prêtent la faculté de changer de forme — phoque, taureau, cheval gris sans peau — et celle de sortir de son tertre en traversant la pierre, seule concession à l'immatériel.

Il conserve enfin son caractère. Un homme cupide et querelleur devient un draugr cupide et querelleur. La mort ne corrige rien, elle libère.

Glámr : la malédiction qui abat le plus fort des Islandais

La Saga de Grettir raconte l'affaire la plus célèbre. Un berger suédois nommé Glámr, mécréant notoire, refuse de jeûner la veille de Noël, sort garder le troupeau et se fait tuer sur la lande. On le retrouve noirci et gonflé comme un taureau. Impossible de le porter jusqu'à l'église ; on l'enterre sur place sous un cairn.

Il revient dès l'hiver. La ferme de Þórhallsstaðir se vide, les serviteurs meurent ou fuient, et personne ne veut plus des terres. Grettir Ásmundarson, l'homme le plus fort d'Islande, vient l'affronter. Le combat se déroule dans la salle, ils arrachent les poutres, ils roulent dehors, et Grettir finit par l'emporter.

C'est alors que la saga bascule. Au moment de mourir pour la seconde fois, Glámr immobilise Grettir d'un regard et le maudit : sa force cessera de croître, et il ne supportera plus la solitude dans l'obscurité. Grettir tue le monstre et sort du combat brisé. Il finira ses jours proscrit, terrifié par la nuit, incapable de rester seul. Le revenant gagne après sa mort, et il gagne par la peur.

Illustration de la Saga de Laxdæla : une femme rencontre un revenant devant la porte d'une ferme islandaise
Une scène de revenant tirée de la Saga de Laxdæla. Le mort se tient devant la porte de la ferme, à hauteur d'homme : la rencontre a lieu sur le seuil, jamais dans un ailleurs.

Þórólfr Pied-tors, ou comment une vallée se vide

La Saga d'Eyrbyggja pousse la logique plus loin encore. Le vieux Þórólfr Bægifótr, « Pied-tors », meurt de rage un soir, assis sur son siège, et reste droit. Son fils entre par-derrière pour éviter son regard, l'enveloppe, et le fait sortir par une ouverture pratiquée dans le mur plutôt que par la porte.

La précaution échoue. Þórólfr revient, tue les bergers, rend le bétail fou, et la vallée devient inhabitable. On le déterre, on le déplace, on l'enterre plus loin ; il recommence. Il faut finalement brûler le corps. Les cendres se dispersent, une vache en lèche les traces sur les pierres, et le taureau qu'elle met bas tuera l'homme qui l'a élevé.

La saga tient là un principe que la fiction moderne redécouvre régulièrement : le mal ne se supprime pas, il se transfère. Chaque tentative de règlement déplace le problème et fabrique la scène suivante.

Ce que les vivants faisaient, concrètement

Les textes conservent un ensemble de mesures d'une précision étonnante, et toutes reposent sur la même idée : rendre le retour physiquement impraticable.

  • Sortir le corps par un trou dans le mur, qu'on rebouche aussitôt : le mort connaît la porte, il ignore l'ouverture qui a disparu.
  • Chausser le défunt de hel-skó, les souliers de Hel, pour que le long chemin l'occupe.
  • Décapiter et poser la tête contre les cuisses, mesure attestée par plusieurs sépultures fouillées en Scandinavie.
  • Tenir un duradómr, un tribunal de porte : les vivants convoquent les morts en forme légale, énoncent la sentence et les congédient un par un. Dans la saga d'Eyrbyggja, les revenants sortent en maugréant, et la ferme retrouve la paix.
  • Brûler et jeter les cendres à la mer, solution ultime employée quand tout le reste a échoué.

Ce tribunal de porte mérite une mention particulière. Un peuple qui règle son problème de morts-vivants par une procédure juridique en dit long sur lui-même, et offre à un auteur une scène introuvable ailleurs.

✦ Le Grimoire ✦

Draugr, aptrganga, haugbúi, Nachzehrer, upyr, mara : les morts qui reviennent forment à eux seuls une famille entière, et chacun occupe une double-page complète.

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L'hiver, saison où les morts restent au-dessus du sol

Le froid n'est pas un décor dans cette affaire. Dans les pays où la terre gèle en profondeur, l'inhumation devient impossible plusieurs mois par an : les corps attendent le dégel, entreposés à l'écart, sous des pierres ou dans une remise. Une communauté vit alors tout l'hiver avec ses morts non enterrés à quelques pas des maisons.

Le froid conserve, par ailleurs, ce que la terre aurait effacé. Un corps rouvert au printemps peut présenter des traits qui contredisent les attentes des vivants : teint sombre, gonflement, cheveux et ongles paraissant avoir poussé. Chaque observation de ce genre alimente la conviction que le mort a poursuivi une activité.

On retrouve donc partout, dans la zone froide, une créature de la même famille. Le Nachzehrer allemand mâche son linceul au fond de la tombe et attire à lui ses parents restés vivants. Les traditions slaves connaissent l'upyr, le mort qui se lève. Chez les peuples algonquiens du Nord, le wendigo associe l'hiver, la faim et la transformation d'un humain en quelque chose qui dévore. Une seule question circule sous ces figures : que devient un homme quand la nourriture manque et que le froid dure ?

L'Abbaye dans une forêt de chênes de Caspar David Friedrich : une procession funèbre dans la neige, parmi des ruines gothiques
Caspar David Friedrich, L'Abbaye dans une forêt de chênes, 1810. Un enterrement d'hiver, une fosse ouverte dans un sol gelé : la scène qui fonde toute la croyance nordique du mort qui remarche.

Ce que la fantasy moderne a pris aux sagas

Un mot sur les dates, parce qu'elles règlent la question. La Saga d'Eyrbyggja et la Saga de Laxdæla ont été mises par écrit vers 1245 et 1250 ; la Saga de Grettir nous parvient dans des manuscrits du XIVe siècle et rapporte des faits situés autour de 1030. Ces textes ont donc sept à huit siècles d'avance sur la fantasy anglo-saxonne, et la tradition orale qu'ils enregistrent est plus ancienne encore. Les morts d'hiver du roman contemporain viennent de là, et le sens de l'emprunt ne souffre aucune ambiguïté.

Les créatures qui accompagnent l'hiver dans la fantasy contemporaine héritent directement de ce fonds. Le mort réanimé aux yeux clairs, qui garde une force intacte et obéit à quelque chose de plus ancien que lui, reprend point par point le draugr des sagas : corps massif, teint altéré, retour au village qu'il connaît, arrivée avec le froid.

Deux traits pourtant se perdent en chemin, et ce sont les plus intéressants. Le draugr est quelqu'un : il porte un nom, il avait des voisins, il a laissé une veuve, et l'homme qui vient le combattre l'a souvent connu vivant. Le draugr parle, aussi, et sa parole est plus dangereuse que ses mains — la malédiction de Glámr fait bien plus de dégâts que le combat qui la précède.

Un auteur qui rend ces deux traits à ses revenants récupère aussitôt une matière que l'horde anonyme ne fournira jamais : le deuil, la reconnaissance, la négociation, et la peur de ce que le mort pourrait dire.

✦ Le Grimoire ✦

Le domaine nordique compte des dizaines d’entités bien documentées, aux côtés des traditions celtes, slaves, japonaises, africaines et amérindiennes.

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Questions fréquentes

Un draugr est-il un zombie ?

Il partage avec lui la matérialité du corps et s'en éloigne sur tout le reste. Le draugr garde son intelligence, sa mémoire, sa parole et son caractère ; il agit seul, défend un bien précis et poursuit des vengeances personnelles. Le zombie moderne se caractérise à l'inverse par le nombre, l'anonymat et l'absence de projet.

Comment tuait-on un revenant dans les sagas ?

Par la lutte, puis par la décapitation, puis par le feu. Grettir vient à bout de Glámr en le terrassant avant de lui trancher la tête et de la placer contre ses cuisses. Þórólfr Pied-tors exige la crémation complète et la dispersion des cendres. Le tribunal de porte offrait une voie non violente pour les cas moins graves.

Le wendigo appartient-il à la même famille ?

Il relève d'une tradition distincte, propre aux peuples algonquiens d'Amérique du Nord, et il demeure une croyance vivante. Sa parenté avec les revenants nordiques tient au thème plutôt qu'à l'origine : l'hiver, la disette et la transformation d'un humain en une chose qui consomme sans fin.

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