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La sirène n'a pas toujours eu de queue

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La sirène n'a pas toujours eu de queue

Homère ne décrit jamais de queue de poisson. Pendant près de mille ans, la sirène a eu des ailes, des serres et un chant — pas d'écailles. La femme-poisson que tout le monde connaît est une seconde créature, qui a fini par voler le nom de la première.

Relisez le chant XII de l'Odyssée (VIIIe siècle avant notre ère) : Circé prévient Ulysse, les Sirènes charment tout homme qui les approche, leur pré est bordé d'ossements. Mais sur leur corps, pas un mot. Homère ne dit ni ailes, ni queue, ni beauté. Il ne décrit que l'arme : la voix.

Ce silence a laissé le champ libre. Et deux traditions se sont succédé sur le même nom — l'oiseau d'abord, le poisson ensuite. L'histoire de ce basculement est l'une des plus étranges du folklore européen.

Le premier corps : l'oiseau qui chante

Sur les vases grecs des VIe et Ve siècles avant notre ère — dont le célèbre stamnos du « Peintre des Sirènes » où Ulysse est ligoté à son mât — les Sirènes sont des oiseaux à tête de femme. Corps emplumé, serres, parfois des bras. La créature est funéraire autant que marine : on sculpte des sirènes sur les tombes attiques, où elles pleurent les morts de leur voix parfaite.

Ulysse et les Sirènes représentées en femmes-oiseaux, peinture de John William Waterhouse, 1891
John William Waterhouse, Ulysse et les Sirènes, 1891 — le peintre victorien choisit la version antique : des femmes-oiseaux. National Gallery of Victoria, domaine public.

La logique est cohérente : dans la Méditerranée archaïque, ce qui chante, c'est l'oiseau. Une voix surnaturelle appelait un corps ailé.

La bascule : le jour où la sirène prend une queue

Le document pivot est un traité anonyme anglo-latin, le Liber Monstrorum (VIIe-VIIIe siècle) : les sirènes y sont décrites comme des « jeunes filles marines » — corps de femme jusqu'au nombril, et au-dessous une queue écailleuse de poisson. C'est, à notre connaissance, la première définition écrite de la sirène-poisson.

Pendant des siècles, les deux corps cohabitent : les bestiaires médiévaux, héritiers du Physiologus, montrent tantôt l'oiseau, tantôt le poisson, parfois un monstre mixte avec ailes et queue. Puis l'iconographie des marins l'emporte : peigne, miroir, rocher. Vers la fin du Moyen Âge, l'oiseau a perdu. Le nom, lui, est resté.

Mélusine, la sirène sous contrat

En 1393, Jean d'Arras compose pour le duc de Berry le roman de Mélusine, ancêtre mythique des Lusignan. Elle épouse Raymondin sous une condition : qu'il ne cherche jamais à la voir le samedi. Le jour où il perce un trou dans la porte du bain, il découvre le secret — du nombril aux pieds, sa femme est serpent. Trahie par le regard, elle s'envole par la fenêtre en poussant un cri, et revient hanter le château à chaque mort d'un Lusignan.

Mélusine découverte au bain par Raymondin, gravure sur bois du XVe siècle
Mélusine surprise au bain — gravure sur bois, XVe siècle. Domaine public.

Mélusine fixe le motif central de toutes les femmes de l'eau : le contrat. L'union est possible, mais sous condition — et c'est toujours l'homme qui rompt le pacte.

Les cousines : ondine, rusalka, selkie

  • L'ondine — Paracelse, dans son traité sur les esprits élémentaires (publié en 1566), en fait l'esprit des eaux par excellence : l'ondine n'a pas d'âme, et ne peut en gagner une qu'en épousant un mortel. C'est ce contrat que reprendra le récit Undine de La Motte Fouqué (1811), source directe des grands ballets et opéras romantiques.
  • La rusalka slave — âme d'une noyée, souvent morte trahie. Elle sort des rivières à la « semaine des rusalki », au début de l'été, pour danser dans les seigles — et noyer qui s'approche.
  • La selkie des Orcades et Shetland — phoque en mer, femme à terre, à condition d'ôter sa peau. Les recueils écossais du XIXe siècle répètent le même récit : un pêcheur vole la peau, l'épouse, la cache ; des années plus tard elle la retrouve — et retourne à la mer sans se retourner.

Quatre créatures, un seul schéma : l'eau prête une femme à la terre, jamais ne la donne.

Ce que les marins voyaient vraiment

Le 9 janvier 1493, au large d'Hispaniola, Christophe Colomb note dans son journal avoir vu trois sirènes s'élever hors de la mer — et ajoute, déçu, qu'« elles ne sont pas aussi belles qu'on les peint ». Les zoologues y reconnaissent aujourd'hui des lamantins — l'ordre entier a d'ailleurs été baptisé Siréniens en leur souvenir.

Trois siècles et demi plus tard, la sirène devient une attraction payante : en 1842, P. T. Barnum expose à New York la « sirène des Fidji » — en réalité un torse de singe cousu à une queue de poisson, chef-d'œuvre de taxidermie japonaise dans la tradition des ningyo. Des files entières ont payé pour voir ça.

La sirène des Fidji exposée par Barnum en 1842, taxidermie conservée au Peabody Museum
La « sirène des Fidji » de Barnum, 1842 — Peabody Museum, Harvard. Domaine public.

1837 : la queue devient une âme

Quand Hans Christian Andersen publie La Petite Sirène à Copenhague en 1837, il retourne la créature comme un gant : la sirène n'est plus le danger, elle est le sacrifice. Chaque pas sur ses jambes nouvelles la blesse comme des lames, et elle échoue — la fin d'Andersen est infiniment plus cruelle que ses adaptations. Presque tout ce que le grand public croit savoir des sirènes descend de ces vingt pages danoises, pas d'Homère.

Là encore, personne n'a triché : Andersen a pris l'ondine sans âme de Paracelse, le contrat de Mélusine, la voix d'Homère — et en a fait autre chose. Il n'a pas inventé. Il a lu.

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Questions fréquentes

Les sirènes d'Homère avaient-elles une queue de poisson ?

Non. L'Odyssée ne décrit pas leur corps ; l'art grec les représente en femmes-oiseaux. La queue de poisson apparaît par écrit dans le Liber Monstrorum, vers les VIIe-VIIIe siècles.

Quelle différence entre une sirène et une ondine ?

La sirène est une créature marine issue de la tradition gréco-latine ; l'ondine, théorisée par Paracelse au XVIe siècle, est un esprit élémentaire des eaux douces, sans âme, qui ne peut en gagner une que par le mariage avec un mortel.

Des explorateurs ont-ils vraiment cru voir des sirènes ?

Oui. Christophe Colomb note en janvier 1493 avoir vu trois sirènes « moins belles qu'on les peint » — très probablement des lamantins, dont l'ordre zoologique s'appelle aujourd'hui les Siréniens.

D'où vient l'image de la sirène qui sacrifie sa voix ?

De Hans Christian Andersen, La Petite Sirène, publiée en 1837 à Copenhague. Ni Homère ni les bestiaires médiévaux ne connaissent ce motif.